Discours pour l’inauguration du lycée Germaine Tillion

par Sidonie Marchal, professeur d’Histoire-géographie

Mardi 5 septembre 2017

     Il me revient maintenant de vous présenter ce qui a conduit les membres du groupe de travail à retenir le nom de Germaine Tillion pour notre nouveau lycée. Activité très stimulante intellectuellement, lourde responsabilité aussi, dans notre présent et pour l’avenir, tant la dénomination d’un établissement scolaire inscrit celui-ci dans un horizon culturel, un système de valeurs et de symboles. Symboles et valeurs que nous souhaitons transmettre à nos élèves, à tous nos élèves.

Germaine Tillion, résistante et ethnologue, brillante intellectuelle et femme engagée, vous le savez peut-être, est entrée il y a 2 ans au Panthéon.

Alors aux grands hommes la patrie reconnaissante, oui.

Mais il est temps aussi maintenant de dire, de construire et d’écrire :

Aux grandes femmes la nation reconnaissante aussi.

 Alors, après être entrée, Germaine Tillion, au Panthéon, entrez ici, Germaine Tillion, non pas avec votre cortège d’ombres, mais parmi les vivants, avec notre cortège d’élèves tous les ans renouvelé. Entrez, Madame, dans notre lycée, lieu de formation, de transmission, de sciences, de culture, de techniques, et d’art.

Et écoutez, jeunesse de notre lycée, dans toute votre diversité, et à un moment de votre vie où vous êtes des adultes en devenir, que vous forgez votre pensée et découvrez de nouveaux horizons, ce que nous dit, aujourd’hui et d’outre tombe, cette femme d’exception.

 Évoquer ce que vous incarnez pour nous, Madame, c’est d’abord saluer le parcours d’une femme libre, d’une femme passionnée qui a consacré sa vie à l’étude, mais aussi d’une femme engagée qui agit avec raison, conviction et fidélité.

Saluer votre liberté, Madame, c’est vous imaginer, partir, seule et pour plusieurs années, en mission d’ethnologie dans les Aurès, au milieu des années 1930, alors que vous n’avez pas 30 ans. C’est suivre votre retour en Algérie, au milieu d’une guerre qui ne dit pas encore son nom. C’est vous accompagner dans toutes vos missions, du Niger au Moyen Orient, des religions orientales à la littérature orale.

Alors puissiez-vous entendre, jeunesse de notre lycée, que notre monde est vaste, que votre jeunesse, par votre fougue, se prête à l’audace. Que le désir de s’accomplir peut renverser les barrières, les frontières, géographiques, culturelles, et les déterminismes. Qu’en République, la liberté est un droit qui s’exerce, mais qui se conquiert parfois. Qu’il est aussi des lieux et des liens dont il faille s’arracher.

 Évoquer ce que vous incarnez pour nous, Madame, c’est saluer votre courage, c’est vous entendre dire, selon vos propres mots, que vous avez « pleuré de honte », ce jour de juin 1940 où le Maréchal Pétain dit aux Français « qu’il faut cesser le combat ». Malgré l’évidence de la défaite – vous voyez les chars du totalitarisme et les colonnes de réfugiés sur les routes –, vous refusez cette défaite et le chemin qu’elle ouvre pour la France. Alors, vous dites « non », et entrez immédiatement en Résistance. En restant en France.

Vous dites « non » encore en 1956, face aux événements d’Algérie. Vous témoignez de la misère sociale et éducative dans laquelle plonge le peuple algérien. Vous dénoncez, intellectuellement et passionnément, les attentats, massacres, tortures et exécutions. Vous construisez des ponts entre les communautés. Là encore vous agissez au péril de votre vie, mais continuez à vous battre pour la justice et la vérité.

Alors puissiez-vous entendre, jeunesse de notre lycée, que vous pouvez vous aussi dire non, pour être juste. Même si les événements ne vous donnent pas immédiatement raison, ou que vous êtes encore peu nombreux à le faire. Qu’il faudra peut-être aussi qu’un jour vous disiez non. Que l’ennemi déclaré n’est pas toujours celui que l’on désigne, mais la haine et les raisonnements faciles et trop simplistes.

 Évoquer ce que vous incarnez pour nous, Madame, c’est vous suivre, toujours, tout au long de votre vie, penser et comprendre le présent, dans vos publications, vos conférences, et les séminaires de recherche que vous avez animés auprès de vos étudiants. Par le voyage, l’observation et la réflexion, vous avez pensé les sociétés et construit des outils critiques pour les ausculter. Pour aussi les rapprocher.

Vous suivre encore, Madame, raisonner et combattre, parce que, comme vous le dites vous-même, « comprendre ce qui vous écrase est en quelque sorte le dominer ». Internée au camp de Ravensbrück, c’est par ce que vous nommez « les armes de l’Esprit » que vous poursuivez une forme de résistance. En ethnologue, vous décryptez le système criminel concentrationnaire. Vous enseignez son fonctionnement à vos sœurs de détention. Car, dans l’univers concentrationnaire, comprendre permet de survivre comme de se maintenir en vie.

Et en pleine guerre d’Algérie, parce ce que vous savez, et que vous l’avez éprouvé dans votre chair, que, vivre, se construire et grandir en tant qu’individus et nation, passe par l’éducation, vous construisez des lieux d’alphabétisation et de formation professionnelle. Pour toutes et tous.

Alors puissiez-vous entendre, jeunesse de notre lycée, que la liberté a un prix, et que la plus grande des libertés est d’abord le droit d’être instruit. Et de penser par soi-même.

 Évoquer ce que vous incarnez pour nous, Madame, c’est enfin saluer votre force et votre persévérance. C’est vous deviner dans une cellule de prison, à Fresnes, en 1943, rédiger votre thèse, ou au cœur de l’enfer de Ravensbrück, répéter, avec vos sœurs aux tenues rayées et au crâne rasé, l’opérette que vous y écrivez.

 Votre parcours, Madame, force respect et admiration. Il inspire et oblige. Désormais, votre parcours nous accompagne, non pas pour vous copier, car les temps sont différents, mais pour nous guider et nous montrer une certaine vision de l’éducation. Une ambition. Il nous rappelle le bonheur et l’exigence de l’étude, la compréhension raisonnée de l’autre, la puissance de l’émancipation individuelle et collective grâce à la connaissance, la vigilance face à nos libertés.

Il nous guidera pour construire avec nos élèves les voies qui permettent le vivre-ensemble, comme les voies qui apprennent aussi à refuser l’inacceptable. Tels sont les ponts, Madame, que nous, communauté éducative, voulons consolider avec nos élèves, cette ambition de forger les « armes de l’esprit ».

C’est au cours de nos travaux, de nos échanges dans notre groupe de travail, que nous vous avons davantage rencontrée. Pendant plusieurs semaines, nous vous avons ardemment fréquentée. Et à vous lire, à vous écouter, nous avons ressenti votre souffle, si puissant, si vivant, que nous voulions aujourd’hui nous adresser directement à vous.

Alors, entrez donc, ici, Germaine Tillion, dans notre lycée qui porte votre nom. Que votre parcours, vous qui avez consacré votre vie à la formation de la jeunesse et à l’éveil des esprits, inspire les nouvelles générations. C’est avec un immense respect, et beaucoup de fierté, que nous vous accueillons.